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Matthias Politycki Radio
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L’impasse américaine ou Pour une esthétique européenne
Le début de la fin de la littérature germanophone

Translator: Philippe-Henri Ledru
published in: le Brouillon, no 4, Février 2001
Original title: Der amerikanische Holzweg - Matthias Politycki
06/12/1999
published in: als bearb. Auszug aus „Blick zurück nach vorn“ in: Frankfurter Rundschau, 18/3/00
       N’est-elle pas en forme, la nouvelle littérature allemande, aujourd’hui où avec le « Frolleinwunder », la « Neue Deutsche Lesbarkeit », la littérature pop et la renaissance du récit, nous ne savons où donner de la tête pour lire tout ça ! Oh oui, elle va très bien de nouveau– mais la question est : jusqu’à quand ? Cette littérature germanophone n’est-elle pas condamnée à disparaître faute de matière parce que sa base, la langue, s’éloigne de plus en plus de ce qu’elle est censée représenter, à savoir : la réalité. Si nous manquons de plus en plus de mots pour décrire nos environnements de plus en plus vastes, c’est parce que nous sommes devenus trop paresseux pour en inventer des nouveaux, oui, parce que nous bradons inutilement des mots existants pour les remplacer par des anglicismes dont nous connaissons même pas les connotations dont ils se sont chargés au cours des siècles. On nous présente de plus en plus souvent une réalité « de seconde main », car nous la recevons de la main de celui qui l’a formulé à notre place, la marquant de son empreinte – pendant que nous nous trouvons de plus en plus souvent relégués au dernier rang, réduits, tôt ou tard, à devenir des vrais ploucs.
       Nous avons dépassé de loin le stade d’un emprunt partiel de mots, maintenant il s’agit de phrases entières – ainsi nous détruisons insidieusement la structure grammaticale et, pour ne pas nous en arrêter là, le code même de notre langue, à savoir notre manière de penser et de ressentir. Nous nous manipulons de manière si habile que, j’en suis persuadé, nous-même ne le remarquons que très rarement. Cette perte de soi par petites tranches, comme si on découpait un saucisson, peut donner - in fine et par réconstitution - une saucisse entière : « es geht um die Wurst », comme on dit. C’est un moment crucial et je parle en tant que quelqu’un qui, non seulement, dépend de la langue allemande, mais qui, de surcroît, l’aime. Car si cette langue, la mienne, la vôtre, la nôtre, perd de sa capacité d’assimilation, elle se fige – c’est comme cela que ça a dû se passer lorsque le latin s’est éteint tout doucement en donnant naissance à quelque chose de merveilleux : la langue italienne. Chez nous ce sera le Anglogerman-Newhighpidgin, ce qui laisse présager au moins la naissance d’une littérature « anglogerman-newhighpidgin ». Cette disparition inévitable de la littérature germanophone me paraît pourtant peu souhaitable. Ce n’est pas une question de nationalisme, bien au contraire : ne laissons pas ce sujet délicat à ceux qui pourraient l’utiliser à des fins nationalistes, accaparons-nous en avant que d’autres ne le fassent !
Mais ce problème, bien évidemment, n’a jamais été purement d’ordre linguistique. Depuis la fin de la 2e Guerre Mondiale nous assistons à une recolonisation de l’Europe par les Américains (en fait du monde entier, mis à part peut-être le Bhutan ou le Burundi) un fait, initialement, indubitablement aussi positif que nécessaire. Quelques siècles d’un impérialisme culturel ont toutefois profondément changé le visage de l’Europe : ce visage, notre visage, nous est aujourd’hui moins familier qu’auparavent... par contre nous connaissons l’Amérique jusque dans les derniers recoins de ses salons, jusqu’au fonds des pochons de Pop-corn que l’on y vide. Le salon d’un agriculteur finlandais nous est certainement aussi étranger que l’âme d’un Pop-corn. Mais qui sait si nous ne découvrons pas plus de trésors dans l’âme d’un Pop-corn que dans le pochon de Pop-corn entier ou, du moins, dans les salons occidentaux où on les vide pour nous, chers téléspectateurs, avec une telle assiduité que nous sommes aujourd’hui capables, comme les « Luftgitarrenspieler », de simuler un salon américain dans les cinémas où, en vidant des pochons de Pop-corn, nous regardons des films sur des gens qui, assis dans leur salon, vidant des pochons de Pop-corn tout en regardant des films.
       Que nous n’assistons pas seulement au début de la fin de la germanophonie, mais aussi à la fin d’une culture germanophone est de notoriété publique. Un certain Natan Sznaider parlait même dernièrement dans un article paru sous le titre : « Amérique, t’as une vie meilleure » sans ironie aucune « qu’après 1945, l’engagement des Etats-Unis nous a permis de devenir des Américains  (et il parlait de tous les Européens)» - c’est donc chose faite, on parle au passé ! Et ce qui vaut pour notre culture ne peut pas ne pas valoir pour notre littérature ! Même en tant que lecteurs, voir romanciers, nous nous « américanisons » assidûment : des ouvrages du style « Creative Writing » importés des Etats Unis s’entassent dans nos librairies. Et comme le répètent ceterum censeo d’influents critiques littéraires : la littérature nationale ferait bien d’en prendre exemple et d’employer les mêmes recettes miracles. Mais supposons un instant qu’elle s’y refuse non pas parce qu’elle ne peut pas mais parce qu’elle ne veut pas ? Un roman « One-Way » divertissant  mais qui se décompose après une seule lecture sans nous marquer -  peut-il encore être considéré comme une littérature digne d’un non-américain ?
Oui, les voilà qui traversent l’océan, vêtus de leurs costumes couleur crème...Ils s’appellent Tom Wolfe et n’ont finalement rien d’autre à proposer qu’un dandysme forcé. Sans qu’on leur ait demandé quoi que ce soit, ils poussent des gueulantes lors des lectures publiques organisées pour eux un peu partout dans le pays et en profitent pour nous donner des leçons en matière de littérature européenne ! Mais, dites donc, qui est-il ce Tom, je vous le demande ? Certainement pas quelqu’un dont je regretterai de ne pas avoir lu une seule ligne de toute ma vie, ni en tant que lecteur (à la recherche d’un divertissement de niveau) ni en tant qu’écrivain (désireux de copier la technique) !
Il est temps de lancer une contre-attaque : la littérature américaine à la Wolfe, Boyle, Auster etc. qui envahit depuis des années nos librairies – je ne parle pas évidemment de DeLillo, Gaddis, Brodkey etc. – est si ennuyeuse dans son excitation calculée : on a déjà vu tout ça dans une série télévisée ou une publicité quelconque, pourquoi le lire en plus puisque cela n’a aucun rapport avec notre vie ? Pour le soi-disant « divertissement assuré » ? Mais la littérature allemande est aussi divertissante et surtout, dixit Martin Hielscher, lecteur chez Kiepenheuer & Witsch « Le divertissement n’est que secondaire à la lecture d’un livre ou d’un texte intéressant , l’important c’est de savoir si elle nous permet de vivre une expérience nouvelle. »
Non, le haut-lieu littéraire Allemagne n’est pas en péril, je ne parle pas de « l’importance mondiale » d’une littérature allemande quelle qu’elle soit. Seuls quelques auteurs acquièrent une importance mondiale, leur origine importe donc peu. L’intérêt que le monde leur porte s’explique probablement par leur enracinement national (régional) qui les rend intéressant à échelle transnationale (transrégionale)... et ça me révolte : non seulement nous nous voulons les meilleurs Américains, mais en plus nous abandonnons nos « identités nationales », non pas - comme on le prétend - en faveur d’une culture mondiale issue d’une synthèse internationale des cultures nationales, mais en faveur d’une monoculture américaine monopolisatrice.
Je ne suis pas un adepte d’un mouvement anti-américain de gauche ou de droite, mais ce qui était juste hier peut être faut aujourd’hui ou demain – et peut même être mortel dans le cas de la littérature allemande. Actuellement nous ne mettons pas à disposition une germanitude quelconque – heureusement celle-ci appartient déjà au passé – mais notre identité européenne. L’ancien Monde est en train de devenir une sorte d’Ersatz des Etats-Unis parce que nous ne nous parlons pas, parce que nous ne nous intéressons pas aux autres, parce que nous sommes devenus des étrangers. En matière de traduction on favorise les livres médiocres ou les textes écrits dans un langage ordinaire pouvant être traduit rapidement et à moindre frais. Ces livres ordinaires - qui ne racontent plus le vécu de leur auteur, voir d’un pays dans un style unique, mais qui au contraire nous parlent de ce que nous savons déjà – en matière d’expériences esthétiques – rendent superflu tout intérêt pour l’autrui. Oui, certaines maisons d’édition sont même persuadées que nous comprenons plus aisément les livres américains que les livres issus de notre environnement culturel immédiat et s’abstiennent donc de traduire ces derniers! On risque alors d’oublier quelque chose d’essentiel, à savoir que c’est justement cette unicité du livre (certes difficile à traduire) qui le rend si attrayant, qui fait qu’on le lit pour vivre une expérience extérieure à soi-même. C’est pourquoi le monde a plutôt une perception limitée de la littérature allemande et perd de vue ses multiples facettes aussi passionnantes mais moins « en vue » que la littérature certes essentielle à la Grass/Süsskind/Schlink. Quid de notre idée probablement aussi erronée de la littérature française, sans parler de la littérature finlandaise. Sûrement n’en connaissons-nous que les livres qui auraient pu aussi bien provenir des Etats-Unis, mais il existe bien évidemment des exemples contraires. Ne devons-nous pas mettre un terme à cette tendance malheureuse en ravivant en nous la fierté d’être européen ? Faute de quoi dans un future proche nous n’assisterons non seulement à la fin de la littérature allemande mais à la fin de toute littérature non-conforme aux normes américaines.

Ma vision utopique pour arrêter cette déchéance serait la naissance une esthétique européenne sur un pied d’égalité avec l’esthétique américaine. Si les littératures nationales sont vraiment condamnées à disparaître après-demain, un jugement esthétique ayant comme unique critère la littérature contemporaine allemande ne nous mènerait pas bien loin : notre salut est européen. Mais pas une perspective européenne limitée aux pays situés entre le Gibraltar et l’Oural – certes non : à nous les bons livres américains. L’idée d’une « esthétique européenne » ne doit pas être interprétée comme un régionalisme du type « bande d’urgence » pour la littérature, mais comme une file de dépassement pour un modèle complémentaire. Si toutefois nous persistons dans notre refus d’une prise de position claire – une attitude aujourd’hui parfois appelée « libéralisme » – nous, auteurs allemands, devions en tirer les conséquences. Nous devons retravailler « Faust II » dans le style du Creative Writing, puis le traduire en Anglogerman-Newhighpidgin pour que l’œuvre puisse être comprise par les générations futures, nous devrons porter que des costumes couleur crème pour qu’on nous reconnaisse en tant qu’auteur.
A quoi pourrait donc ressembler ce que, faute de mieux, j’appelle une « esthétique européenne », sachant pertinemment que ce terme au singulier est une contradiction en soi ? Il ne s’agit pas d’une catégorie définie selon de critères géographique,  Nabokov - à mon avis - en est la meilleure preuve. Il ne s’agit pas non plus à mon avis d’une esthétique normative issue d’une unification européenne d’office, une somme de tous les clichés nationaux. Regardons un peu ce qui se passe en France – cela nous a jamais fait du mal ! Cela nous approchera sûrement encore plus de la fin de la littérature allemande, mais un cataclysme total européen me semble presque génial comparé à une américanisation partielle insidieuse. – Quel est donc le plus petit dénominateur culturel commun pour combattre l’actuelle prédominance de l’esthétique du Creative Writing ? Peut être :
1. L’amour du détail plus que l’amour du plot : ne pas considérer le détail comme une part fonctionnelle mais comme une fin en soi qui – en regard de la structure même du texte – se passe de toute explication.
2.  Le sens de la création d’une certaine ambiance au lieu d’une pure communication d’informations : cette ambiance n’étant pas perçue comme un obstacle au développement d’une dynamique littéraire, mais comme un plaisir supplémentaire à la seule lecture.
3.  L’art du non-dit au lieu de parler, parler, toujours parler : aujourd’hui où même l’Allemagne a bien appris sa leçon américaine, le non-dit devrait pouvoir redevenir un élément essentiel du récit, redevenir l’élément apparemment inutile au-delà du fil rouge de l’histoire.
4.  Des codes multiples au lieu d’une simple surface : la simple histoire suffit grosso modo à 90% des lecteurs, même si on n’effleure alors que la surface dans un texte « de style européen ». Ce qui compte pour les 10% de lecteurs restants, c’est ce qui se trouve derrière l’histoire: le charme d’une allusion, le choix des métaphores, l’utilisation de philosophèmes, l’emploi et la transformation ludique de styles, de lieux, de caractères, de motifs, de figures rhétoriques, oui, de simples mots. Dans tous les textes de « style européen » (je ne parle pas de la littérature triviale ou divertissante) on retrouve toujours trace d’une tradition ancestrale, nullement pesante, ne gâchant pas le plaisir de la lecture, au contraire le décuplant plutôt pour ceux qui connaissent les règles du jeu et qui ont envie de jouer.
5. La satisfaction indirecte et non pas directe des attentes : ne pas satisfaire le lecteur le plus vite possible. Il ne faut pas satisfaire le lecteur trop vite – cette attente rend l’expérience que plus bouleversante. Celui qui croit avoir acheté un billet pour le grand huit et qui finalement sort d’un train fantôme aura forcément quelque chose à raconter.
6.  Le récit d’une expérience vécue au lieu d’un simple divertissement et donc des plaisirs plus subtils que ceux procurés par une simple histoire, aussi prenante soit-elle. Un livre peut transformer le lecteur, un livre peut procurer un plaisir dépassant de loin le simple divertissement, bien que le divertissement reste toujours la condition sine qua non pour tout livre souhaitant attirer les lecteurs.
7.  Le développement lent de l’histoire au lieu de la création d’un suspens dès la première ligne : celui qui au début du livre donne de l’amplitude à son récit peut, après un certain temps, accélérer le rythme. La lenteur est l’opposée de la digression voire de l’ennui. La recherche frénétique et précipitée du suspens – premier meurtre à la première page, puis le second à la page trente au plus tard (ce n’est pas une plaisanterie : c’est ainsi que sont rythmés les « plot points » dans le Creative Writing) m’ennuie profondément, ça rend mieux au cinéma.
8. Du style au lieu de sacrifier les mots au contenu : une rhétorique au début légèrement dérangeante – tout livre écrit à l’européenne est, per definitionem, unique, pendant que le produit du Creative Writing est, également per définitionem, toujours une copie calculée d’une histoire à succès quelconque, un produit d’un compromis qui, grâce à la perte par frottement, plaît au plus grand nombre de lecteurs. Ce « coefficient de frottement »  serait-il l’une des caractéristiques d’un texte européen ? Il est évident que les adeptes d’une telle idée d’esthétique n’ont actuellement pas beaucoup d’amis. L’eurocentrisme dans l’ère multiculturelle ? dans l’ère de l’Euro en chute libre ? Un écœurement de tout ce qui est européen à cause du verbiage de nos soi-disant élus ? J’admets que l’idée d’une esthétique européenne peut agacer plus d’un, surtout maintenant que les catalogues publiés en début d’année par les maisons d’éditions accordent exceptionnellement une large place à la nouvelle littérature allemande...
Mais il faut ce qu’il faut. Le débat sur la littérature contemporaine allemande a juste été épuré de quelques résidus d’une esthétique démodée symbolisée par le Groupe 47. Il était grand temps – et maintenant ? Nous nous retrouvons les mains vides. La critique littéraire actuelle se réduit à une simple question de goût et aurait vivement besoin de relancer un débat qui viserait à définir de nouveaux critères.
Libre à ceux qui veulent mal interpréter le sens de mes propos : oui, en lançant cette idée d’une esthétique européenne je souhaite réellement leur vendre de l’histoire ancienne, je veux leur vendre un très vieux chapeau, comme on dit en allemand , qui date peut-être déjà de l’antiquité grecque. Ce vieux chapeau est aujourd’hui démodé à cause de ce goût immodéré pour les casquettes de base-ball (voir les costumes fait sur mesure, mais ça c’est une autre histoire de la littérature « pop m’as-tu-vu » que je vous raconterai une autre fois) et ce vieux chapeau risque de finir une fois pour toutes à la décharge pour les esthétiques démodées. Oui, mon plaidoyer pour la littérature allemande ne reprend rien d’autre que ce l’on attendait depuis toujours de la grande littérature – une exigence qu’on semble avoir un peu oublié.
Nous n’avons le choix qu’entre une prise de contrôle amicale ou hostile – la littérature germanophone disparaîtra de toute façon un jour ou l’autre. Nous assistons à la fin d’un monde, un luxe parfois aussi appréciable. Mais ceux qui ne veulent pas se contenter de la simple appréciation et qui ressentent le besoin de sauver quelques vestiges de ce monde vers le nouveau monde naissant, devrait peut-être poursuivre cette idée d’une esthétique européenne.



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